« Un film d’Ingmar Bergman, c’est, si l’on veut, un vingt-quatrième de seconde qui se métamorphose et s’étire pendant une heure et demie. C’est le monde entre deux battements de paupières, la tristesse entre deux battements de coeur, la joie de vivre entre deux battements de mains. » Jean-Luc Godard
Une étoile a discrètement rejoint le ciel des artistes du cinéma cet été. Ingmar Bergman était un metteur en scène des désirs, des peurs, de la vie. Au théâtre et au cinéma, en plus de 60 ans de carrière, l’artiste suédois a exploré l’âme humaine à travers chacun de ses personnages. Son grand sens de l’esthétique a servi son regard sur le tragique de l’existence, ses nombreuses oeuvres sont autant de pistes de rélfexion données au spectateur sur son propre vécu. En 1997, à l’occasion du cinquantième anniversaire du Festival de Cannes, la "palme des palmes" lui a été décernée.
« Il faut tourner chaque film comme si c’était le dernier »

- Ingmar Bergman (© AFP)
D’abord homme de théâtre, metteur en scène notamment de Strindberg et Shakespeare dès 1937, Ingmar Bergman décide en 1945, alors qu’il a déjà écrit plusieurs scénarios, que « le seul moyen moderne » de s’exprimer est le cinéma et, sans pour autant abandonner le théâtre, il devient cinéaste en réalisant Crise, adaptation d’une pièce de Leck Fischer. Ses premiers films mêlent désespoir, passé douloureux, avortement et suicide, dans une esthétique influencée à la fois par le cinéma américain, par la noirceur d’un certain cinéma français et par une forme d’existentialisme très suédoise. Prison (1948) et La soif (1949) abordent des thèmes qui restent chers à Bergman tout au long de sa carrière : questionnement sur les croyances et histoires de famille. Dans les années 1950, l’inspiration est moins désespérée. Les films deviennent des interrogations sur le sens de la vie (Jeux d’été, 1950), le manque d’amour (La nuit des forains, 1953) ou la supériorité de la femme sur l’homme (Monika, 1952 ; L’attente des femmes, 1952 ; Sourires d’une nuit d’été, 1955). Dans ces thèmes et avec ces réalisations, le style de Bergman se précise et la reconnaissance internationale ne tarde pas à arriver : Sourires d’une nuit d’été, présenté à Cannes, obtient le prix de l’humour poétique. Tourné peu de temps après, Le septième sceau lui vaut en 1957 le Grand Prix spécial du jury à Cannes, véritable consécration mondiale. L’Ours d’or de Berlin et la Plaque d’or du cinéma suédois récompensent, en 1958, Les fraises sauvages. Le cinéaste signe ensuite une trilogie sur l’absence de Dieu (A travers le miroir, 1961 ; Les communiants, 1962 ; Le silence,1963), avant de s’intéresser aux fantasmes, à la folie et à la création artistique dans une série de six films (Persona, 1966 ; L’heure du loup, 1967 ; La honte, 1967 ; Le rite, 1968 ; Une passion, 1969 ; Le lien, 1970). Après avoir réalisé le célèbre Cris et chuchotements en 1972, Bergman tourne huit épisodes d’un film destiné simultanément à la télévision et au cinéma : Scènes de la vie conjugale. Sur le même modèle, il tourne ensuite La flûte enchantée. Enfin, Fanny et Alexandre (1983) et Sarabande (2003) marquent une autre période de l’oeuvre d’Ingmar Bergman, plus romanesque et apaisée.
La mise en scène de Bergman privilégie les plans longs, elle décortique les mécanismes psychologiques de ses personnages, et elle s’accompagne d’un grand travail de la lumière et de la photographie. A la fois intimiste et intrusive, la réalisation enferme les personnages dans quatre murs, l’un d’eux étant la caméra qui n’hésite pas à aller au plus près du visage dans des gros plans extrêmement travaillés. Le cinéaste accorde en effet une très grande importance à l’expression du visage, à ce qu’elle trahit, à ce qu’elle transmet. Il les filme toujours selon l’unicité du personnage, des traits du visage, de ce qu’il veut provoquer chez le spectateur. Le visage et la manière de le filmer a une importance toute particulière dans Persona, histoire d’Elisabeth, actrice qui, à la suite d’une extinction de voix, va se reposer dans une clinique. Son infirmière, Alma, se révèle au fil du film être une autre partie d’elle-même et la ressemblance physique, aidée par le maquillage, est accentuée par la réalisation autant qu’elle est rendue floue par l’utilisation de l’éclairage.
Le rêve et la mort sont particulièrement présents dans l’oeuvre de Bergman. La mise en scène, les décors, l’éclairage jouent un rôle significatif dans leur figuration. Contrastes, flou, utilisation de fenêtres "vitrail", etc. De même que Bergman, dans certains films, utilise des monochromes pour matérialiser l’intensité d’une émotion, comme l’approche de la mort dans Cris et chuchotements :

- Cris et chuchotements
« La vie est un enfer insupportable »
Les thèmes développés dans les films du réalisateur suédois sont largement influencés par sa vie. Né le 14 juillet 1918 à Uppsala, Ingmar Bergman est le fils d’un pasteur luthérien, deuxième d’une fratrie de trois enfants. Recevant une éducation stricte et austère, il décrit son enfance comme « douloureuse et compliquée » et cherche, durant toute sa vie, à s’en libérer. Notamment à travers ses films. La solitude, la peur, l’absence de Dieu, la mort, les difficiles relations humaines, l’enfance et l’érotisme sont des thèmes forts. "Le pire n’est pas d’être trompé mais d’être seul", dit par exemple l’un des frères Lobelius dans L’attente des femmes. Dans Les fraises sauvages, la solitude devient la pire des punitions, et elle est une malédiction dans Sarabande. Des faux morts, comme pour se moquer de la mort qui n’est ni un refuge ni une sécurité mais qui doit pousser chacun d’entre nous à relativiser sa vie et à en revoir les priorités.
Les relations de couple sont particulièrement compliquées, presque impossibles, dans la plupart de ses films, que les couples soient arrangés ou torturés. Ces difficultés sont dues, en partie, à l’incompatibilité des désirs et des défauts de chacun des deux sexes. Avec Sarabande, Bergman nous livre ce qui s’apparente à une recette pour la vie de couple : "Une bonne relation entre un homme et une femme dépend de deux facteurs, une bonne camaraderie et une solide sexualité".

- L’attente des femmes
L’érotisme peut être vécu très intensément (surtout dans la première période), mais aussi facteur de culpabilité, après un adultère par exemple (surtout à partir des années 1960). Le sérieux et le tragique de l’acte érotique chez Bergman en fait une douleur profonde, matérialisant à certaines occasions une douleur psychique, devenant même acte d’automutilation. Entre automatisme et douleur, l’érotisme n’est que rarement amoureux, plus souvent source de plaisir masochiste que de plaisir agréable. Période que nous avons tous connue mais dont nous devons faire le deuil, l’enfance est généralement problématique dans l’oeuvre de Bergman. La nostalgie mal contrôlée devient dans De la vie des marionnettes (1980) cause d’enfermement psychiatrique. L’enfant de La source (1959) a assisté au viol et au meurtre d’une jeune fille et sera tué par le père de cette dernière. Enfin, L’heure du loup met en scène un enfant maltraité.
La fonction cathartique du théâtre se retrouve, dans une certaine mesure, dans l’utilisation que fait Bergman du cinéma. En explorant ainsi la psychologie de ses personnages, il place le public devant ses propres vices, ses propres défauts et ses propres difficultés. Ce travail permet également au réalisateur de se libérer d’une enfance difficile en allant au-delà des interdits que lui imposait son milieu, à la fois religieux et bourgeois.

- Monika (1952)
Ingmar Bergman s’est éteint à l’âge de 89 ans, il était l’un des plus grands artistes de l’histoire du cinéma. Son oeuvre a eu, a et aura probablement encore longtemps une influence sur le cinéma mondial. Aucun autre réalisateur n’a su, comme lui, explorer les travers et les désirs humains, décortiquer les visages pour mieux laisser transparaître les émotions des personnages. Peintre de l’être humain, il ne s’en est pas contenté et a posé des questions d’ordre métaphysique. Théâtre, cinéma, télévision, Bergman a excellé dans tous les domaines, son talent s’exprimant tant dans la forme que dans le fond.








