« Ma façon de vivre, c’est de croire en l’avenir ; si j’étais fataliste, je ne serais pas cinéaste. Rien ne me poussait à faire du cinéma. C’est moi qui l’ai choisi. Je voulais voir les choses et les faire voir. Quand on a cette curiosité, on ne peut pas être fataliste. »
Les occidentaux ont pendant longtemps donné une fausse image de l’Afrique, tantôt misérabiliste, tantôt effrayante d’exotisme, toujours caricaturale et sans grand respect pour ses traditions. Souleymane Cissé a fait du cinéma un moyen de changer ces images, un moyen de représenter les populations africaines sans les caricaturer, en respectant leurs traditions. Tout en gardant un regard critique sur la réalité qu’il aborde dans ses films, il a su échapper à la fois aux discours traditionnels sur l’Afrique et au piège du discours militant. Grand homme du cinéma, tant à l’échelle africaine qu’à l’échelle mondiale, Souleymane Cissé est un réalisateur malien aux talents reconnus et préside l’Union des Créateurs et Entrepreneurs du Cinéma et de l’Audiovisuel de l’Afrique de l’Ouest (UCECAO).
« Filmer est devenu ma façon de respirer ou de vivre en un mot. »

- Souleymane Cissé (© fipresci.org)
Souleymane Cissé naît en 1940 à Bamako et grandit dans un milieu musulman très croyant. Dès son enfance, grâce à la complicité de sa mère et malgré l’opposition de son père, il fréquente assidûment les salles de cinéma de la capitale malienne. Il part à Dakar pour ses études secondaires et rentre au Mali en 1960, année de l’indépendance. C’est à cette période, alors qu’il voit un documentaire sur l’arrestation de Lumumba, que Souleymane Cissé, bouleversé, se dit qu’il fera du cinéma. Grâce à l’obtention d’une bourse, il part étudier la photographie en Union Soviétique puis est admis au VGIK (école de cinéma de Moscou) dont il sortira diplômé en 1969, et qui lui permettra de réaliser ses premiers courts métrages dans lesquels se devine déjà un souci du montage (Sources d’inspiration d’un peintre, 1960 ; L’Homme et ses idoles, 1965 ; L’Aspirant, 1968). De retour au Mali en 1970, il devient caméraman et réalisateur pour le service information de la télévision : il réalise une trentaine de films d’actualités et, en parallèle, cinq documentaires dont Degal à Diallouche et Fête du Sanké en 1970. Deux ans plus tard, il réalise son moyen métrage Cinq jours d’une vie, primé à Carthage. Cette fiction relate l’histoire d’un jeune homme, N’Tji, qui décide de quitter l’école coranique où l’envoient ses parents parce qu’il comprend qu’elle ne lui offre pas d’avenir. Vivant dans la rue grâce à de petits larcins, il projette de voler un paysan mais est arrêté et condamné avant d’en avoir le temps. Après trois ans de prison, il est receuilli par son oncle et se demande alors s’il doit rester en ville ou retrouver son village.

- "Baara" (© 3continents.com)
C’est en 1975 que Souleymane Cissé passe au long métrage avec Den Muso (La fille). Non sans difficultés, puisqu’il sera emprisonné pour avoir accepté l’aide de la coopération française. Le film sera d’ailleurs interdit pendant trois ans. Fiction en bambara, Den Muso est l’histoire d’une jeune fille muette rejetée par sa famille après avoir été violée et être tombée enceinte. En 1978, Baara (Le travail) lui vaut la reconnaissance des publics et jurys des festivals. Cissé recevra en effet plusieurs prix grâce à ce film, dont l’Etalon de Yennenga (grand prix du jury) au Festival panafricain du cinéma et de la télévision de Ouagadougou (Fespaco). Des portraits croisés qui forment, dans la tradition africaine du récit oral, une mosaïque : une vendeuse du marché, une lettrée avec problèmes de couple, une femme de ménage mère de famille nombreuse, ou encore une jeune cadre rentrée de France qui essaie de mettre en oeuvre les idées nouvelles qu’elle en a ramenées.
Ce sont surtout Finye (Le vent) et Yeelen (La lumière) qui feront connaître Souleymane Cissé à un plus large public. Finye, réalisé en 1982, est récompensé par l’Etalon de Yennenga au Fespaco. Il est l’un des premiers films d’Afrique subsaharienne à figurer dans la sélection hors compétition du Festival de Cannes. Yeelen, après un tournage très laborieux entre 1984 et 1987 (décès de l’acteur principal, problèmes liés au climat, etc.) est le premier film subsaharien admis à participer à la compétition officielle de Cannes. Avec succès, puisqu’il obtient le Prix du Jury.

- "Finye" (© trigon-film.org)
Dans Finye, Bah et Batrou sont deux étudiants appartenant à une génération qui rejette l’ordre établi, sans vraiment savoir ce qui pourrait le remplacer. Le premier est le petit-fils d’un descendant des grands chefs traditionnels de la région. La seconde est la fille d’un des représentants du nouveau pouvoir. Une falsification des résultats des examens sera l’étincelle qui déclenchera la confrontation avec les autorités. La répression voulue et organisée par le gouverneur exacerbera encore le mécontentement des jeunes étudiants. Un film qui reprend certains thèmes déjà développés dans Den Muso et Baara, et qui semble annoncer, en filigrane, Yeelen. Parcours iniatique de Nianankoro, qui reçoit le savoir que les Bambaras se transmettent de génération en génération pour maîtriser les forces qui les entourent, Yeelen nous emmène dans une lutte entre un fils et son père qui n’accepte pas de le laisser devenir un homme.
En 1995, Souleymane Cissé réalise Waati (Le temps). Le parcours du personnage principal du film permet au réalisateur de nous parler de l’Afrique à travers son histoire et ses mythes, ses difficultés et ses espoirs. Nandi, enfant noire d’Afrique du Sud à l’heure de l’apartheid que l’on suit de l’enfance à l’âge adulte, va parcourir le continent et aller en Côte d’Ivoire, au Mali, en Namibie. Elle va découvrir les paysages, rencontrer et apprendre, prendre conscience de sa réalité de femme africaine. Le présent convulsif de l’Afrique, son passé douloureux et son avenir « inéluctablement meilleur » passent par l’itinéraire de Nandi. Au sujet de ce film, Cissé dit : « L’écriture de Waati vient de loin. Elle portait en elle des évènements qui étaient en moi, contenus, sans que je le sache, dans tous mes films précédents, même les plus inaboutis ».
« L’Afrique est le seul continent à pouvoir raconter des histoires autrement »...
... disait Godard, en 1979. Souleymane Cissé est de ces cinéastes qui ont apporté au monde non seulement des histoires que nous ne connaissions pas, mais aussi une autre façon de les raconter. Fidèle aux traditions africaines qu’il dépeint, attaché à donner une image de son continent plus nuancée que celle que nous pouvions avoir par les yeux des occidentaux, Souleymane Cissé considère que le cinéma est un facteur de développement et se bat pour qu’il soit reconnu comme tel. Facteur de développement culturel dans des pays où la population est souvent analphabète et ne peut donc avoir accès aux livres, mais aussi parce que le cinéma africain doit permettre aux peuples de se représenter eux-mêmes afin de ne plus subir les clichés véhiculés par d’autres. Parce que « l’Afrique est riche d’un savoir qui peut faire avancer l’humanité », Souleymane Cissé veut faire avancer le cinéma africain sur la scène internationale. Récompensé à de multiples reprises, le réalisateur malien a notamment obtenu le prix Henri Langlois qui récompense les cinéastes les plus novateurs sur le plan de l’écriture cinématographique, le prix 2006 de l’Association des ciné-clubs tchèques pour son apport personnel à la cinématographie mondiale, le prix Awards du Ghana pour son implication dans l’industrie cinématographique en Afrique de l’Ouest et le prix Cinémathèque de Lisbonne lors du Festival international du cinéma africain.
Le talent de Souleymane Cissé, reconnu par tous, est celui d’un conteur parvenant à mêler traditions africaines et cinéma. Celui d’un homme engagé pour le développement du cinéma en Afrique, mais qui se garde des discours militants. Un homme qui ne se résigne pas, qui veut mettre en valeur les richesses de son continent, mais qui garde un regard critique sur celui-ci. Un sage.








